«Notre droit d'allaiter en public en tout temps, où que cela soit, est protégé par la Charte canadienne des droits et libertés... la Commission pour les droits de la personne et de la jeunesse du Québec est très claire: la discrimination est interdite lors de toutes sortes de situations, incluant l'accès à un moyen de transport ou à un lieu public... La loi est très claire, vous avez le droit d'allaiter en public car la discrimination fondée sur le sexe (seule les femmes peuvent allaiter) est illégale.»
Lorsque je tombe sur cet article, ALLAITER EN PUBLIC: OUI, MAIS OÙ ?**, de ma collègue Christine Poirier, chroniqueuse pour Mères & Cie, je suis encore toute ébranlée par ce que je viens de vivre, malgré mon 3e allaitement en cours et le fait que je sois marraine d'allaitement. Je vous raconte...
Au mois de mai dernier, je vais à la piscine municipale avec mes trois fistons. Entre deux bains récréatifs, bébé manifeste des signes de faim; je le mets donc au sein, assise sur une chaise au bord de la piscine. Une sauveteur s'approche et me demande d'aller allaiter dans le vestiaire. Je lui demande si quelqu'un s'est plaint. Elle me répond que non, mais que c'est la politique de l'endroit. J'enchaîne en lui disant que ce n'est pas la première fois que je viens me baigner ici avec bébé et que je l'allaite ainsi. Elle me répète que c'est la politique. Je rétorque que, selon la Charte canadienne des droits et libertés, j'ai le droit d'allaiter où et quand bon me semble et que du vestiaire, je ne peux pas surveiller mes deux grands garçons qui se baignent. Elle me dit que le mot d'ordre vient de son supérieur; je demande ainsi à le voir. Elle me répond qu'il n'est pas là et que c'est donc elle la responsable ce jour-là. Je lui demande de me laisser son nom pour que je puisse relater l'événement et porter plainte. Elle part et revient avec un papier sur lequel sont inscrits son nom, celui de son supérieur et son numéro de téléphone pour le rejoindre. Je la remercie et termine d'allaiter bébé.
Aussi solide que j'aie pu paraître, je vous jure que je n'en menais pas large. Je me suis sentie vulnérable, anxieuse, gênée. Mes grands fistons posaient sur la situation et sur moi un regard interloqué: allaiter leur frère n'était-il pas un geste normal, naturel, quotidien, voire banal? Mon pauvre bébé a dû redoubler d'ardeur et de patience pour obtenir son lait. Peut-être ne saviez-vous pas que le stress inhibe l'ocytocine responsable de provoquer le réflexe d'éjection nécessaire pour faire jaillir le lait... Tant que je ne suis pas retournée dans la piscine, je n'avais aucune certitude si on me laisserait aller au bout de mon idée de ne pas céder parce que je croyais légitimement avoir le droit de rester. Je n'avais aucune certitude que la superviseure n'irait pas chercher un collègue masculin ou un garde de sécurité pour m'obliger à sortir. Que de scénarios dans ma tête!
Après avoir demandé l'avis de quelques personnes autour de moi et lu l'article de Christine auquel je me suis tout d'abord accrochée comme à une bouée, j'ai entrepris des démarches. J'ai rejoint le supérieur pour lui exposer les faits. Il m'a confirmé que c'était bien la politique de l'endroit, qu'on ne pouvait pas empêcher les femmes d'allaiter à la piscine, mais qu'on leur demandait d'aller le faire dans le vestiaire familial suite à des plaintes de personnes non-allaitantes et que c'était l'une des raisons d'être de ce type de vestiaire. Je lui ai demandé si cette politique était écrite, mais il n'en était pas certain. Après avoir contacté moi-même le Service du greffe et les Services juridiques pour vérifier l'existence d'une telle politique, j'ai dû faire une demande d'accès à l'information, mais on m'a avisé qu'il était fort probable qu'elle soit refusée et que malgré la possibilité d'appel, la demande de révision de la décision pouvait prendre des années.
Il va sans dire que tous ces essais d'obtention d'information m'ont demandé beaucoup de temps, de persévérance et d'énergie. De plus, jamais on ne m'a suggéré une remise en question de la situation ou offert des excuses. J'ai alors déposé une plainte au 311 ainsi qu'une demande d'intervention au bureau de l'Ombudsman de la ville et j'ai approché la Commission des droits de la personne et de la jeunesse pour porter plainte. Au départ, la représentante de la Commission ne voulait pas recevoir la plainte parce que selon elle, en faisant valoir mes droits et en terminant d'allaiter, aucun préjudice n'avait été subi. Après avoir contacté une avocate (merci cousine!), j'ai fait valoir que j'avais subi des préjudices émotionnels. La représentante a alors accepté que je dépose une plainte et finalement, elle a été reçue.
Après plusieurs semaines d'attente, le médiateur assigné à mon dossier a fixé une rencontre puisque les deux parties, la ville et moi, étaient d'accord pour tenter de régler hors cours. Comme je ne souhaitais pas que d'autres femmes allaitantes vivent une telle situation entre temps, je tenais à régler le dossier rapidement. Deux rencontres ont été nécessaires pour conclure l'entente. Outre deux gains personnels, dédommagements moraux et lettre d'excuse, j'ai obtenu qu'une note de service soit envoyée à tous les employés de la ville pour les informer que toute femme a le droit d'allaiter librement dans les installations municipales. Cette note de service sera bientôt disponible sur le site internet de la ville. La municipalité a également préparé un document sous forme de signet arborant les logos de la ville et celui de Santé Canada/Ligue La Leche "Bienvenue au bébé allaité. N'importe où. N'importe quand." Celui-ci mentionne que les femmes ont le droit d'allaiter leurs enfants dans tout site municipal. Il sera prêt pour la semaine mondiale de l'allaitement début octobre, distribué par Naissance-Renaissance Outaouais et disponible dans les présentoirs de la ville.
Tout au long de ma démarche, mon but a été qu'on cesse d'importuner les femmes qui choisissent de donner le meilleur aliment qui soit sur terre pour leur enfant. Il est démontré que l'intolérance face à l'allaitement en public décourage les femmes. Une culture de l'allaitement est nécessaire, même si des bébés recevront toujours de la préparation commerciale pour nourrissons.
Ceci dit, je voudrais que cet énoncé ne divise pas les femmes allaitantes des non-allaitantes. Un biberon signe parfois une douloureuse tentative avortée d'allaitement et les mamans nourrissant leur bébé différemment de moi le font aussi avec amour et c'est surtout ce qui compte. Le retour en force de l'allaitement et le regard qu'on y pose ne devrait pas nous diviser en tant que femmes, mais bien nous unir, parce que ce qui m'est arrivé, et à d'autres certainement, est une discrimination fondée sur le sexe.
C'est en allaitant en public et pas seulement dans les endroits désignés "amis de l'allaitement ou des familles" ou durant la semaine mondiale de l'allaitement que nous ferons vraiment changer le regard de la société. Plus les enfants, nos enfants, qui seront les adultes de demain, verront des femmes allaiter, plus ça deviendra une normalité pour eux puisque leurs regards posés sur ce geste, demeurera pur et sain, tant et aussi longtemps qu'un adulte ne passera pas de commentaire dégradant.
Quelle sera leur vue sur l'allaitement: geste indécent digne de dénonciation ou geste d'amour et de nutrition qui va de soi? C'est à nous, aujourd'hui même, de le décider...
Documents m'ayant aidé à rédiger ma plainte et plaidé ma cause:
** ALLAITER EN PUBLIC: OUI, MAIS OÙ ?
http://meresetcie.com/index.php?
BREASTFEEDING AT MUNICIPAL POOLS IN CANADA
A REPORT FROM THE BREASTFEEDING ACTION COMMITTEE OF EDMONTON
AUGUST 16, 2002
www.breastfeedingalberta.ca/files/BMPC-MainDoc.pdf













