Assise seule dans la salle de bain, je regarde, perplexe, ce petit bout de plastique, pourtant si familier, qui soudain me semble tout à fait incongru. Devant mes yeux, le signe est là… Oh! bien sûr, il est un peu pâlot, mais c’est écrit sur le feuillet explicatif : dès qu’une ligne transversale apparaît, c’est positif. Je suis enceinte… Enfin! ou plutôt, pas déjà! En théorie, c’est une excellente nouvelle. Toutefois, j’ai une boule dans la gorge et des larmes qui me picotent les yeux. Comment a-t-on pu faire ce bébé? J’ai évidemment une petite idée sur la manière dont on doit s’y prendre, mais j’ai beau fouiller ma mémoire, impossible de me rappeler LA nuit romantique où tout s’est joué.
Pourtant, nous avons déjà de longs mois « d’essais-bébé » à notre actif. D’ailleurs, ce test de grossesse est probablement le trentième que je fais en moins de trois ans; j’ai même pensé acheter des actions de la compagnie! Mais voilà, il y a deux mois, nous avons décidé de mettre le projet de côté pour nous concentrer sur nos carrières respectives et amasser les fonds nécessaires pour ne plus être continuellement au bord du gouffre financier. Fini les semaines à traquer les dates sur le calendrier, à prendre de l’acide folique et à programmer les ébats, car, évidemment, il ne faut pas faire ça pour rien! De mon côté, j’ai retroussé mes manches et décidé de me lancer en affaires. Un beau projet, mais qui demande beaucoup d’efforts… tout en ne rapportant pas rapidement les sommes escomptées.
Néanmoins, il y a maintenant ce petit plus devant mes yeux qui me nargue, comme pour me prouver que je n’ai rien pu contrôler et que je dois à présent faire volte-face. Je me remémore également les recommandations bienveillantes dont on m’a inondée durant mes mois de désespoir : « Tu sais, c’est quand on s’y attend le moins que ça arrive. Il faut que tu arrêtes d’y penser, que tu lâches prise… »
Je prends une grande inspiration et je jette un coup d’œil à mon reflet dans le miroir. Je me pince les joues et j’essaie de prendre un air ravi qui convaincra mon mari. Puis, je sors, tenant à la main ce petit test qui semble peser si lourd au creux de ma main. Dès que j’apparais sur le pas de la porte, il lève les yeux vers moi : « Pis? » En une nanoseconde, mes années de théâtre sont balayées par la force des émotions contradictoires qui me submergent. Incapable de feindre le bonheur complet et serein, je laisse les maudites hormones m’envahir… et c’est en braillant et en reniflant que je lui annonce ce qu’il avait déjà deviné : « Je suis enceinte! Oh mon dieu! Qu’est-ce qu’on va faire? On n’a pas assez d’argent, je n’ai même pas une vraie job, ça veut dire pas de congé de maternité. Et puis, où est-ce qu’on va le mettre? » Déjà, mon cerveau s’active à tout vouloir calculer, planifier et raisonner, ce qui n’a pour effet que de me faire paniquer davantage!
Heureusement, l’homme zen me prend par la main et m’attire doucement vers lui en me disant : « Chut! Arrête de t’en faire. Ça fait tellement longtemps qu’on le veut ce bébé-là, ce n’est pas grave même s’il arrive quelques mois plus tôt que ce qu’on avait prévu… En plus, si on est chanceux, on aura enfin un garçon! » Bon, je retire tout ce que j’ai pu dire durant mes crises d’hormones précédentes : les hommes savent encore parler aux femmes!
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