En attendant bébé

Je t'attendrai

Il s'est passé neuf mois depuis que notre dossier d'adoption est parti pour le Cambodge. Avoir eu une grossesse normale, mon enfant serait né. La lune de miel des premiers mois d'attente est passée. Je suis passée de rêveuse, optimiste et enthousiaste à nerveuse, stressée et impatiente.

Plus je me renseigne sur les conditions de vie au Cambodge, plus je m'inquiète. Sous-alimentation, enlèvement pour prostitution, travail sur les décharges , enlèvement pour trafic d'organes, VIH, sida... J'espère que mon enfant est sous une bulle de verre climatisée pour ne pas qu'il subisse quoi que ce soit. Je ne peux rien faire pour l'aider. Je suis impuissante et je dois attendre encore et encore.

J'appelle à l'agence pour avoir des nouvelles de notre progression sur la liste d'attente : nous sommes 18e pour une fille de 0-1 an, 10e pour une fille de 1-2 ans, 18e pour un garçon de 0-1 an, 11e pour un garçon de 1-2 ans. Théoriquement, il me reste 6 à 12 mois à attendre.

Est-ce que mon enfant est né? Vit-il encore avec ses parents biologiques? Est-il à l'orphelinat? Mange-t-il à sa faim? Mange-t-il? Est-ce qu'on s'occupe de lui, qu'on le stimule? Est-ce que je vais arrêter un jour de me poser des questions? Faut croire que c'est ma phase du est-ce que! Dire que la phase du pourquoi des enfants m'énerve...

Pour m'aider à patienter et pour nous aider à payer les frais, Menou a lancé un pool d'adoption. La personne qui aura deviné la date à laquelle nous recevrons la proposition d'un enfant remportera le magot. Plusieurs ont déjà perdu leur pari et moi ma patience.

J'aimerais ça avoir le loisir d'acheter des beaux petits pyjamas à pattes, des petites robes à froufrous, des salopettes de jeans Tonka, des couches assez absorbantes pour vider le bain sans avoir à enlever le bouchon! Mais, comme je ne connais ni le sexe, ni l'âge de mon futur enfant, je ne peux même pas passer ma frustration dans le magasinage compulsif! J'ai besoin de faire quelque chose de palpable, d'accomplir un geste qui rendra tangible la concrétisation de mon rêve. J'ai pas de bedaine à flatter, faut que je compense à quelque part. Une chance que j'ai de bonnes fesses! Tout ce que j'ai pu me contenter d'acheter, ce sont des doudous. J'y suis peut-être allée un peu fort : il va pouvoir vomir ses trois repas par jour sur ses doudous pendant un mois sans que j'aie besoin de faire de lavage... Sans compter le fait que certaines sont réversibles!

Je viens de terminer la décoration de la chambre d'enfant unisexe. Ça n'a pas été facile. J'ai eu beau chercher des bandes de tapisserie avec des autos à fleurs ou des Barbies en chienne de construction, je n'ai rien trouvé. Chaque soir, Menou et moi allons souhaiter bonne nuit au matelas en espérant que bientôt, une petite affaire qui crie viendra pimenter nos nuits... Pas trop quand même.

Dix mois... Comment font-elles, les mamans éléphants, pour être en gestation durant 22 mois? Je n'en peux plus! J'appelle à l'agence et je leur demande si les enfants sont back order au Cambodge. Il me semble que j'ai lu quelque part qu'ils sont plusieurs milliers en orphelinat. Il y en a certainement un qui traîne pour nous quelque part dans un coin.

C'est pas qu'on n'est pas prêts. On a fait nos devoirs; on a entamé la guerre des noms. Je dis guerre, car nous ne sommes pas du tout d'accord, mais je sais fermement que c'est moi qui vais gagner (les mamans gagnent souvent à ce jeu), mes noms sont les meilleurs. Si c'est un garçon, j'aimerais bien qu'il s'appelle Samuel et si c'est une fille, Kim. Pour une fille, Menou a choisi Lucy Liu et Jackie Chan pour un garçon. Franchement!

Onze mois... Chaque fois que le téléphone sonne, mon cœur s'arrête. Malheureusement, ce n'est jamais pour nous annoncer LA nouvelle qu'on attend : on veut nous abonner à la Presse, traiter notre pelouse contre les mauvaises herbes, nous vendre de la viande surgelée, refaire notre entrée en asphalte, faire un sondage. C'est drôle, personne n'appelle jamais pour nous offrir un service fiche-moi-la-paix-achalant-si-je-veux-ton-produit-je-vais-t'appeler-ok! Et ça, c'est quand ce ne sont pas nos connaissances qui appellent et qui disent : pis?

Je ne suis plus capable d'entendre ce petit son interrogatif qui sort de la bouche de toutes nos connaissances : pis?

« Piiis, avez-vous des nouvelles? » « NOOOOON! J'en ai pas, quand je vais en avoir tout le monde va le savoir, je vais tous vous appeler, je vais faire passer une annonce dans le journal, sur un panneau Médiacom, à la télé, sur le tableau électronique du centre Bell pendant un match des Canadiens et sur toutes les pintes de lait. »

Je ne sais plus quoi faire pour tuer le temps, impatiente comme je suis, il faut que je tue quelqu'un! J'ai fait le grand ménage de la maison, changé les meubles de place trois fois et j'ai tout sécurisé au maximum : bouchons de prises de courant, barrière dans les escaliers, crochets de tiroirs, anti-cogne-front-sur-les-coins-de-table, poignées pas tournables, barrures de portes d'armoires, système de caméras de surveillance avec détecteur de mouvements et détecteur vocal pour la porte d'entrée. Menou sacre chaque fois qu'il veut prendre une cuillère dans le tiroir. « Les nerfs Mme Barrures, on sait même pas s'il va avoir des bras! »

Et je lis, je lis, je lis tous les maudits livres de psychologie infantile qui me tombent sous la main. Je vous dis qu'il y en a toute une sélection. Tout le monde me dit comment devenir parent. Être maman, ça s'apprend, mais je ne pensais pas que ça prenait un doctorat! Là, je lis un livre sur l'adoption et les problèmes d'attachement, pour passer le temps et me rassurer. La section adoption m'aide à passer le temps. La section attachement ne me rassure pas du tout. J'ai peur. Si après toutes ces épreuves, notre enfant ne veut rien savoir de nous? S'il me repousse, m'ignore, me dit que j'ai pas « rap »... Je saurai à quoi m'attendre à l'adolescence.

J'appelle à l'agence toutes les semaines, ils me disent de ne pas m'inquiéter, que ça progresse, qu'il y a plusieurs enfants qui subissent leurs examens médicaux et que de nouvelles propositions vont bientôt arriver. Coudonc, est-ce qu'il y a juste un médecin au Cambodge? C'est loooong! J'en peux plus, mon cœur est enceinte depuis tellement longtemps qu'il a des vergetures!

Douze mois... Ok, c'est fini, je pars pour le Cambodge et je vais aller botter des c*!?**. Menou me convainc de ne pas le faire parce que je vais me faire enfermer comme terroriste. C'est pas fou. Vous riez? Au Cambodge, ils sont tous nus-pieds, ça fait que mes chaussures 8 ½ à talons aiguilles sont considérées comme des armes de destruction massive.

J'appelle tous les jours à l'agence. J'ai beau changer ma voix, ils n'en peuvent plus de m'entendre leur dire « Piiiiiiiiiiiiis? ». Un soir, alors que je regarde un documentaire sur les singes et que je pleure comme une guenon en regardant la maman avec ses bébés, Menou pète sa coche. À ce qu'il dit, mon stress n'est plus vivable. J'ai rongé tous mes ongles... et les siens! Il décide de prendre les choses en main, avant de ne plus en avoir (de mains) et appelle à l'agence.

Il revient quelques minutes plus tard, avec un presque sourire. Ce n'est pas encore notre tour de franchir la ligne d'arrivée, nous sommes 6e pour un garçon de 1-2 ans, mais la bénévole qui s'occupe de nous à l'agence nous parle d'un petit bonhomme de 18 mois qui a une condition médicale particulière. Strabisme, hernie inguinale et souffle au cœur. Selon les spécialistes qu'ils ont consultés ici, ce sont des déficiences facilement corrigibles. C'est ce qui arrive quand on se procure de l'usagé, y'a souvent des petits problèmes...

Au fur et à mesure que Menou me parle de ce petit garçon, mon cœur se serre : c'est le mien! J'ai un garçon, j'ai un fils! Je sors sur le trottoir et crie à qui veut l'entendre que j'ai un fils. Ma voisine d'en face me crie de cesser de hurler, son petit de 2 ans fait très bien la job. Mais je m'en fous; j'ai enfin un enfant!!

Nous avons quelques jours pour consulter le cardiologue de Ste-Justine à qui le dossier médical a été envoyé avant de prendre notre décision. Au fond de moi, c'est un oui inconditionnel. Mon fils est à l'autre bout du monde, malade.

Deux jours plus tard, je vais chercher le dossier au bureau de l'agence. J'ai promis à Menou de ne pas ouvrir l'enveloppe avant lui. Une photo de notre petit garçon s'y trouve. Je supplie Menou de finir de travailler plus tôt. J'ai des palpitations, la vision embrouillée et les genoux qui me font une danse à la Elvis. La journée va être longue. Je me précipite au magasin pour aller acheter une salopette en jeans, une chemise à carreaux, des camions, un carré de sable et de l'antisudorifique (pour moi quand même!). Je vais avoir un gars! Yé!!!

L'enveloppe me brûle les mains. Je me livre une lutte intérieure intense pour ne pas y jeter un petit coup d'œil. Menou arrive enfin. Il me fait languir, il doit passer à la salle de bain, sa laver les mains, boire de l'eau... Envoye, déniaise! J'accouche moi là! Il s'assoit enfin à mes côtés pour le dévoilement du contenu de l'enveloppe. L'enveloppe! L'enveloppe! L'enveloppe! Les yeux pleins d'eau, nous sortons toute la paperasse écrite en caractères Khmers indéchiffrables et au fond se trouve une toute petite enveloppe jaune. Doucement, pleins d'émotions, nous la décachetons pour y découvrir notre fils. La guerre des noms vient de se terminer. Notre fils s'appelle Lim, c'est le nom que sa mère biologique lui a donné. C'est tout ce qui lui reste d'elle, qui sommes-nous pour l'en amputer? Lim... C'est tout lui. Son nom fait partie de lui, comme ses petits yeux doux, ses petites mains délicates, sa petite bouche fragile. Lim...

Je croyais que la pire partie de l'attente était derrière nous; ERREUR! Savoir que son enfant n'a même pas les soins de base et qu'en plus, il est malade, ça te met une maman sur le bouton panique assez radicalement. Comme si je n'étais pas assez sur les nerfs de même!

À l'agence, on nous dit qu'ils ne peuvent pas faire plus vite. On se rend rapidement compte qu'ici, nos bureaucrates sont finalement très efficaces! Au Cambodge, les papiers ne sont pas prêts; ça prendra 3 mois. Ça, c'est 90 jours. C'est 2160 heures. C'est 129 600 minutes, donc 9 072 000 battements de cœur. Qu'est-ce qu'on va faire en attendant encore? Le seul baume que nous ayons eu pour nous aider à patienter, c'est de pouvoir lui envoyer un toutou et des photos de nous que les nounous pourront accrocher dans son lit afin qu'il se fasse une image mentale de nous. Trois mois à se faire dire : « c'est ton nouveau papa et ta nouvelle maman » quand, pour lui, ces deux mots sont synonymes d'abandon et de rejet. J'ai bien peur qu'il nous attende avec une brique et un fanal (ou une roche et une chandelle, on est au Cambodge quand même!)

Les mois ont passé et nous sommes si près du but! Il ne reste que quelques semaines avant qu'on puisse serrer notre enfant dans nos bras. D'ici à ce que l'on parte, les parents québécois qui iront chercher leurs enfants là-bas pourront prendre des photos de lui et le filmer. Nous aurons des nouvelles fraîches de Lim. Aujourd'hui, nous avons reçu de nouvelles photos. Elles nous montrent un petit garçon chétif et pâle, alors que normalement, les Cambodgiens sont bien bronzés. Il n'a d'éclat dans ses yeux que le reflet du flash. J'essaie de me raisonner en me disant que, s'il a survécu jusqu'ici, il va survivre jusqu'à ce qu'on aille le chercher. Le poids du temps me pèse.

En guise de réconfort (pour moi et pour lui), je prends ces dernières photos et lui fais faire le tour de la maison, je lui présente sa chambre, son chien, son chat. Au souper, je l'assois dans sa chaise pour qu'il mange avec nous, il a bien fait ça : pas une graine par terre. Ce soir, sur le matelas, il y aura une photo de mon mignon petit garçon que je prendrai soin d'embrasser bien fort en lui envoyant tout mon amour. Loin là-bas, au Cambodge, c'est le matin et une brise toute douce caresse la joue de Lim. Elle transporte tout l'amour d'une maman et l'espoir de jours meilleurs qui l'attendent ici, dans sa nouvelle famille.


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