25 décembre 2001, c’est le matin de Noël, une carte traîne sur le comptoir de cuisine chez mes parents. Une simple carte blanche ornée de deux cloches en dentelle et à l’intérieur une date : 19 janvier 2002. Ma mère est la première à la trouver. « Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que ça fait là? C’est pour qui cette carte-là? Y’a pas de nom? » Menou et moi prenons le café au salon. On se mord les joues pour ne pas vendre la mèche. On est excité à l’idée d’enfin annoncer la grande nouvelle.
Pour ne pas y passer la journée, je relance : « C’est quoi qu’y a dessus? » « Des cloches de Pâques, mais c’est quoi le rapport? » Mon père qui est un peu plus réveillé le matin, allume. « Des cloches, y’a quelqu’un qui se marie. » Enfin, il va résoudre l’énigme. Ma mère hébétée et surtout loin d’imaginer que sa fille est sur le point de se passer la corde au cou une deuxième fois, ajoute : « Qui va se marier? » Mon père en remet : « Qui, qui est assez niaiseux pour se marier un 19 janvier? » Menou crache sa gorgée de café et nous éclatons de rire. « C’est nous autres! On se marie obligé.» Ils savent que nous ne pouvons pas avoir d’enfants naturellement, mais ne savent rien de notre décision d’adopter. Jusqu’ici, nous avons tout tenu secret.
Moi qui croyais qu’ils sauteraient de joie au moment de la grande annonce, je me gourais royalement. Visiblement, ils ne comprennent rien. Soudain, il y a un éclair de « J’ai compris » dans les yeux de ma mère. Mon chum passe à un poil de passer pour cocu quand, pour empêcher le quiproquo, j’annonce : « D’ici deux ans, vous serez grands-parents d’un petit Cambodgien! »
Pause, silence, re-pause. On entend les neurones travailler et le raz-de-marée émotif qui se prépare. Mes parents qui savent à quel point nous désirons des enfants jubilent et nous félicitent. Rapidement, le côté pratico-pratique de ma mère prend le dessus des émotions. « Le bébé arrive dans 2 ans, mais vous vous mariez dans moins d’un mois. As-tu pensé à ta robe? La salle? Y’aura rien de libre à moins d’un mois d’avis. Maudine, aujourd’hui les magasins sont fermés, j’ai rien à m’mettre. As-tu pensé aux centres de tables, les fleurs, l’orchestre, la bouquetière… ? » Entre deux respirations, je réussis à glisser : « Les nerfs, on fait juste signer un papier au palais de justice pour avoir le droit d’adopter, on se marie pas parce qu’on s’aime. » Menou rajoute : « Vous autres, vous vous êtes mariés pour faire des enfants, nous autres, c’est parce qu’on n'est pas capable. » Tout à coup, ma mère réalise vraiment qu’elle va être grand-mère et combien elle sera fière de ce petit « bout d’humanité » de l’autre bout de la terre. Elle pleure, Menou et moi aussi et mon père reste convaincu que l’hiver c’est pas une bonne saison pour un mariage.
Avec toute la préparation à faire pour monter le dossier d’adoption et le peu de temps que nous avons, je ne vois pas le temps passer. Il faut les certificats de naissance, remplir des dossiers médicaux, faire remplir les certificats de bonne conduite par la police (une chance que tout n’apparaît pas là-dessus), donner des références... Mais le plus stressant dans tout ça, à part de déforester la Côte Nord avec notre paperasse, c’est de prendre rendez-vous avec la travailleuse sociale pour un rapport d’évaluation psycho-sociale. Mais avant, il faut se marier. J’étais en train d’oublier.
Nous sommes le 17 janvier 2002, je suis au salon de bronzage question d’avoir un petit teint à mon mariage, mais surtout pour camoufler les traces d’insomnie qui me donnent l’air d’un raton laveur en burn out. C’est ma dernière visite au salon avant le jour J, je prends une séance de 20 minutes dans le lit super-méga-turbopower-ultra-tan-plus. Je sors de là rouge comme un homard gêné en me disant que ça aura le temps de s’estomper d’ici 2 jours.
18 janvier 2002, nous arrivons à l’hôtel. Nous avons réservé une chambre avec bain tourbillon. La pré-nuit de noces s’annonce chaude et bouillonnante. Chaude en effet, je n’ai pas dérougi d’un ton et j’ai de la misère à m’asseoir tellement j’ai les brioches en feu. Bouillonnante, car je passe la soirée à boire du champagne en regardant Menou prendre toute la place dans le Jacuzzi. Demain ça ira mieux.
19 janvier 2002, j’ai toujours le teint d’un coquelicot, l’humeur d’un taureau dans une corrida, j’ai mal au ventre; je suis menstruée! J’engloutis une pelletée d’Ibuprophène, j’avale un quatre litre de tisane de camomille. J’ai des crampes au ventre, je suis gonflée et le frottement de mes vêtements sur mon coup d’UVA me fait l’effet d’un massage au papier sablé. Mais, malgré tout, c’est un grand jour dans ma vie. Peut-être qu’aujourd’hui, quelque part au Cambodge, une femme est en train d’accoucher de mon enfant dans des conditions dont on n’oserait même pas imaginer. Tout d’un coup, mon inconfort me semble peser moins lourd.
Quel party mémorable! Le DJ ne fait jouer que notre musique, donc, après 30 minutes, je ne suis plus la seule à être écarlate. Ça danse, ça saute, ça trash et pas un seul continental pour faire plaisir aux matantes. Une soirée de rêve. On devrait se marier plus souvent.
24 janvier 2002, Mme Madame, la travailleuse sociale, vient nous rencontrer. Elle est mieux de nous trouver de bons parents, parce que je me serai mariée pour rien. La balayeuse a été passée 2 fois, des livres de psychologie d’enfants traînent symétriquement sur la table du salon, une boîte de céréales Bio a été volontairement oubliée sur le comptoir et j’ai supplié Menou de s’auto-censurer; parfois son filtre « ferme ta-yeule » fait défaut. Cette madame a le pouvoir de faire basculer nos vies. C’est fou. Quand on ne peut pas avoir d’enfants, on n’a plus de pouvoir sur nos vies. On est dépendant du jugement qu’auront les autres sur nos capacités parentales. T’es fertile, personne ne te pose de questions, tu copules et procrées sans avoir de comptes à rendre à personne. Je repasse la balayeuse au cas où.
Ça cogne à la porte.
Quand elle entre, je lui lance de façon très détachée : « Regardez pas le ménage, c’est pas toujours à l’envers de même. » Nous nous assoyons dans le salon. J’ai une boule dans la gorge, les mains moites et le désert de Namibie dans ma bouche. Le corps est bien fait pareil. Une chance que ce n’est pas le contraire; que j’aie une boule dans les mains, la gorge sèche et la bouche moite. Je me verrais bien mal répondre à la première question avec un filet de bave qui pend.
Elle se cale dans son fauteuil, nous regarde droit dans les yeux et dit : « Pourquoi vous voulez des enfants? » Oh! Ça commence… Je prends une grande respiration et saute dans le vide. Alors que je croyais m’étouffer avec ma langue, mon cœur aligne les mots dans un ordre que j’aurais bien aimé avoir dans les cours de philo. Mme Madame prend des notes et sourit. Bravo Isa, jusqu’à date, tout va bien.
Mes craintes s’estompent au fur et à mesure de l’entrevue. Mme Madame sait nous mettre à l’aise. Elle est loin de l’image que je m’étais faite d’elle. Une T.S., pour moi, c’est une créature vile et méchante qui juge plus vite que son ombre cligne des yeux. Mais il n’en est rien. Durant les 3 heures que dure l’entretien, nous lui relatons notre biographie en détail. Ce qui nous semblait pénible se révèle une expérience presque agréable, car nous réalisons le parcours suivi jusqu’ici. Individuellement et ensemble, nous sommes de plus en plus convaincus que nous sommes prêts à fonder une famille. Mme Madame est une grand-maman gentille qui voit en nous tout ce qu’il faut pour donner une famille à un enfant. Elle nous souhaite bonne chance et a bien hâte de rencontrer notre petit pou-pou. Nous voilà soulagés, ça aurait été plate de payer 400$ pour se faire dire qu’on est pas infertile pour rien.
Aussitôt la porte refermée, j’éclate en sanglots et je hoquette de joie. Le stress vient de tomber. Il ne nous reste qu’à attendre. Notre dossier part pour le Cambodge. La balle est dans leur camp. Une longue attente s’étend devant nous. De longs mois à rêver de notre enfant en imaginant de longues promenades en poussette, de grasses matinées à trois dans notre lit et des séances de chatouille familiales. D’ici quelques mois, les éclats de rires s’échapperont des fenêtres et nos cœurs gonflés d’amour pourront enfin envelopper cet enfant qui, je le sais, sera le plus merveilleux des enfants adoptés...













