En attendant bébé

L'envolée

Ok! Huit à dix semaines avant le départ, ce n'était que de la théorie, un pronostic, une supposition, mais dans le concret, nous sommes rendus à quinze semaines. Quinze semaines depuis que nous avons reçu la proposition, quinze semaines; trois mois et demi et toujours pas d'avis de départ. Les valises sont prêtes depuis je sais plus quand. Je ne pensais pas que je devrais changer mon linge dedans parce qu'il sentirait le renfermé. Personne ne semble se soucier de mon horloge biologique qui s'égosille à me fendre les tympans et que je « snooze » toutes les neuf minutes depuis 20 mois. Je veux mon bébé « right now ». Je ne veux plus personne qui vienne me dire : « Stresse pas, tu vas l'avoir à la maison pour les vingt prochaines années » 20 ans, sont malades. J'ai du temps à rattraper moi, 40 ans c'est un gros minimum, j'espère donc avoir un Tanguy!

On est plus que prêts à partir, on a reçu nos 58 vaccins contre toutes les maladies possibles. Là-bas, on pourrait boire l'eau direct du robinet (si y'en a; des robinets, pas de l'eau), s'enduire de miel et se promener dans la jungle tout nus sans rien attraper à part un gros paquet de « bebittes » collées sur le ventre.

Je n'y crois plus. Ais-je rêvé d'un enfant qui n'arrivera jamais? Est-ce une mauvaise blague? Une adoption ectopique? Utopique? Je me sens comme mon père qui porte sa bedaine de bière depuis dix ans et qui n'accouche de rien. Serais-je à jamais une mère en devenir?

Ça l'air qu'au Cambodge, ils sont en période d'élection. Y'a rien d'énervant là-dedans. Si c'est comme ici, les candidats ont une couple de pancartes sur les poteaux (ils disent poteau ou pôteau au Cambodge?) Ils font des promesses et disent que l'autre est pas bon au lieu de dire qu‘eux, ils sont bons.

Comme je me laisse aller au désespoir, le téléphone sonne. C'est l'agence qui nous annonce que nous avons l'avis de départ. Ne manque que les billets d'avion. Il me semble que ça ne se peut pas. On dirait que j'ai trop attendu. C'est comme quand on a trop faim et que le service est long au restaurant. Le serveur a beau nous aligner un festin digne des orgies romaines qu'on se contenterait d'une soupe Lipton poulet et nouilles avec des biscuits soda écrasés.

Yesss! On peut partir, mais y'a pas de métro qui se rend au Cambodge. Vingt heures d'avion, plus les escales à Paris et à Bangkok. Total : 30 heures. Je veux voir mon fils, lui donner à manger, le changer de couche, le laver et je dois attendre encore 30 heures. Y'a plein de monde qui se plaignent d'attendre à l'urgence. De quoi y se plaignent, y sont assis entre deux machines à cochonneries avec des revues partout et la télé câblée. Moi, j'ai 30 heures à tuer dans un siège trop petit et les seules cochonneries c'est trois peanuts dans un sac pas ouvrable et deux revues : « Comment sortir de l'avion si on tombe dans l'eau » et le classique « Duty free ».

C'est vrai, j'ai attendu 20 mois ce n'est pas quelques heures de plus qui vont m'achever, mais l'hôtesse de l'air à qui je tape sur les nerfs, elle, trouve son vol pénible en titi. Je parle de l'hôtesse de l'air parce que Menou durant les 30 premières minutes a réussi à se faire changer de siège parce qu'il était écœuré de se faire demander aux cinq minutes : « On arrives-tu? On arrives-tu? C'est ben long! On arrives-tu? » Comme les Gravols n'avaient pas d'effet sur moi, il s'en est tapé deux et est allé ronfler deux rangées plus loin. Y'aurait voulu aller plus loin, mais il n'a pas trouvé les parachutes. « Madame, c'est quoi le prochain film? On manges-tu bientôt? C'est quoi la température présentement à Phnom Penh? Regardez, c'est la photo de mon fils, Lim, on s'en va le chercher au Cambodge, on arrives-tu? Des somnifères? Pourquoi? »

Arrive au Cambodge. Ils ont connu la guerre, mais ils n'ont pas encore connu Isabelle Labrecque. Attention maman-Rambo veut voir fiston! Dans l'énervement, j'oubliais que ce sont eux les Cambodgiens (en partie) qui nous ont fait poireauter si longtemps, donc on arrive à l'aéroport. Première étape : les valises. Attends, attends, attends... « Ah! Menou, laisse faire les valises. » On arrive aux douanes. Attends, attends, attends. Un AK-47 nous accueille avec le sourire d'un gars qui passe des pierres aux reins. Je me sens un peu démunie chaussée seulement de mes sandales (voir le texte « je t'attendrai » ). Ça prend le visa; cherche le visa, donne le visa. Ça prend le passeport; cherche le passeport, donne le passeport. Ça prend le pot de vin; cherche le pot de vin... Merde le pot de vin! Attends, attends, attends. Arrive à l'hôtel pour faire le « check in » . Merde, pas de valises! Tant pis. Envoye à l'orphelinat.

L'orphelinat est de l'autre côté de la rue. Mais quelle rue! Douze voies, pas une dans le même sens, pis du trafic! Pas du petit trafic de 10 km/heure de pont Champlain à 17 h 00, non-non du vrai trafic pis de la vraie vitesse; des autos, des bicyclettes, des motos, des mobylettes, des marchettes, des poussettes, des toc-toc, du monde à pieds, nu pieds, nus mains, sur une jambe, sur pas de jambes, de reculons, pas de flasher, pas de permis, le bordel! J'ai passé proche de me faire frapper quatre fois, pis ça, c'est juste dans le stationnement.

Vingt minutes plus tard, on arrive enfin à l'orphelinat; y'a des bébés partout. Ça rampe, ça coure, ça braille; ça pue...

J'essaie de distinguer mon fiston dans la foule grouillante d'enfants, mais pas de Lim à l'horizon. On nous dirige vers une chambre où se trouvent une dizaine de couchettes. Soudain, je le vois. Tout le stress, la hâte, l'anxiété d'une interminable attente tombe d'un coup pour faire place à un flot d'amour et une paix intérieure inespérée. La main de Menou me lâche soudainement, il se fait agripper par un petit garçon en manque de papa. Il le prend tendrement en poursuivant la procession vers Lim qui hurle et se débat à l'autre bout de la pièce... Ça commence bien!

La nounou vient de le réveiller, de le laver au cycle non-délicat à l'eau froide et tente désespérément de lui nouer sa couche de coton autour de la taille. Elle me le remet dans les bras, il est frêle, fragile. Une p'tite affaire de 21 mois longue de même, qui pèse même pas 15 livres. Dérouté par l'état de Lim, Menou me chuchote: « Eille! Y'est où le reste? Au prix que je paye, j'en veux un au complet. » Menou a le tour de dédramatiser... Ou de passer pour un maudit cave vis-à-vis des gens qui ne comprennent qu'un niveau.

Lim hurle toujours dans mes bras, je tente de le calmer avec ma voix douce et mes beaux sourires. J'aurais beau avoir la voix de Céline et l'air angélique de Karine Vanasse, y comprend pas un traître mot de ce que je lui dit. La nounou arrive avec un biberon. J'aurais dû m'en douter, un gars, on a toujours ça par l'estomac. Lim s'est calmé et je sens l'énergie passer entre nous. Mes craintes qu'il ne veuille pas de nous s'estompent à mesure que le lait descend dans le biberon. Je n'en reviens pas, je tiens mon fils tant attendu dans mes bras. Alors que je croyais être tenaillée par l'émotion et avoir une larme perpétuelle qui me glisse le long des joues, je transpire la sérénité. Le biberon enfin terminé, Lim m'observe et me souris. Je sens qu'il m'accepte et m'ouvre son cœur. J'avais peur de ce « blind date », mais finalement, je sens que l'aventure qui débute sera extraordinaire.

Nous sommes vendredi et nous devons attendre à lundi avant qu'on nous confie Lim définitivement. Nous passons donc la journée avec lui et goûtons chaque minute passée enfin à ses côtés. Cet après-midi, nous l'avons amené jouer dehors, mais vu son état (21 mois, 15 lbs, il ne marche pas, souffre de malnutrition sévère et a l'air d'un bébé de 10 mois), il n'a pas beaucoup d'énergie. Il ne veut que se faire prendre et se faire bercer. Ça tombe bien, j'ai justement envie de le chouchouter ce bébé-là! Soudain, Menou se couche dans l'herbe sur le dos, Lim rampe et se couche confortablement sur son ventre et, contre toute attente, ils s'endorment comme s'ils s'étaient toujours connus. Il ne manque que le divan et la télé allumée à RDS. Menou vient d'accoucher d'une adoption. Une larme coule sur ma joue. Nous sommes enveloppés d'une bulle d'amour que rien autour ne peut traverser. Ces instants sont magiques et je voudrais qu'ils ne s'arrêtent jamais. « Mon petit homme, nous sommes tes nouveaux parents. Toujours nous serons là pour toi, pour t'aimer, te protéger, te guider toute ta vie. Merci d'être entré dans nos vies. Merci d'avoir fait de nous des parents. »


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