La jasette

L'heure de pointe

Dix-sept heures vingt-cinq, je descends en courant les escaliers : pas le temps d'attendre l'ascenseur. Ouch! Une petite contraction... Pas grave : pas le temps de m'arrêter! Évidemment, à cinq heures moins cinq, ma boss s'est souvenue d'une urgence-pas-longue-à-régler... et me voilà en retard. En plus, impossible de compter sur mon chum ce soir : il travaille; c'est notre soirée de filles. Premier arrêt : l'école. Mais avant, j'use ma patience puisque, pour l'occasion, toutes les lumières sont rouges. Une fois rendue, je traverse le corridor en courant et je parviens essoufflée au local du service de garde... vide! Heureusement, j'entends aussitôt ma grande qui papote avec son éducatrice dans les escaliers. J'aurais dû deviner : elles ont commencé à faire la tournée de fermeture vu que ma fille est (encore!) la dernière à partir.

Go! Go! Go! Le manteau, la tuque, les mitaines... « Dis-moi pas que tu as encore perdu tes mitaines! Coudonc, est-ce qu'il va falloir que je te les colle sur les mains? » Ma fille me regarde avec l'air de se demander ce que j'ai de travers... Tout à coup, je me sens comme les méchantes sorcières de ses histoires : le visage boutonneux (maudites hormones!), les cheveux en bataille, la voix haut perchée et le regard menaçant. Respire Marie, la journée est finie et tu es en train de traumatiser ta pauvre fille... On traverse maintenant le corridor au pas de course... « Ah non maman! On a oublié ma boîte à lunch! » Grrrr! On retourne sur nos pas, on récupère l'objet de malheur et re-course vers la voiture.

Deuxième arrêt : la garderie. Je peste à nouveau contre les lumières rouges et les chauffeurs-du-dimanche-le-mardi-soir en m'emportant un peu : « Envoye matante! » « Pourquoi tu appelles la dame matante maman? » « Ahhh! Parce qu'elle m'énerve pis qu'elle n'avance pas... Mais tu n'as pas le droit de répéter ça toi. » « Pourquoi? » « Parce que! » Arrivées à la garderie, j'ai au moins la consolation d'être seulement l'avant-dernière maman. Ma fille est concentrée sur son dessin et elle lève à peine le nez en me voyant arriver. Classique! Ensuite, je me bats avec elle pour réussir à l'habiller avant qu'elle n'ait le temps de se déshabiller à mesure. Une fois mon exploit accompli, je suis en nage, mon mascara coule et je suis encore plus échevelée, mais au moins, nous sommes prêtes à partir. « Envie pipi maman! » Au secours! L'éducatrice me regarde d'un air compatissant et me propose : « Veux-tu que je m'en occupe, ça ne doit pas être évident avec ta bedaine qui pousse... » J'accepte avec reconnaissance et je me retiens de l'embrasser sur les deux joues!

Une fois à l'extérieur, je me contorsionne dans ma mini-Tercel pour installer et attacher les filles dans leur banc d'auto. Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, mais vivement la minivan! Heureusement, la maison est juste à côté et j'y arrive en moins de deux minutes. Accueillie par mon gros labrador baveux, j'ai à peine le temps de lui enfiler sa laisse que je suis entraînée dehors. Pourtant, les filles ont déjà commencé à se chicaner... « Déniaise, chien-tata, tu vois bien que j'ai autre chose à faire! » De retour à la maison, j'ordonne aux filles de rester tranquille (quelle blague!) pendant que je me dépêche de faire revenir un peu de poulet et de légumes, tout en préparant un sachet de pâtes d'accompagnement. Juste comme je me félicite d'avoir réussi à mettre les quatre groupes alimentaires dans nos assiettes, j'entends : « Ark! Pas ça! Tu le sais que j'haïs ça les zucchinis! Moi je voulais de la poutine pour notre soirée de filles. » « Moi ssi poutine! » Je ne me sens même pas la force de la réprimander, alors je négocie : « Anaïs, tu peux laisser tes zucchinis de côté à condition d'en manger deux. Zoé, mange avec ta fourchette et reste assise. » Je regarde mon assiette avec un restant de nausée et je regrette de m'être cassée la tête au lieu d'aller chercher du Mc Do... Je sais, je suis une mère indigne!

Le repas et le dessert expédiés, je les mets dans le bain en tentant d'éviter l'inondation complète de ma salle de bain. Il ne reste que le brossage de dents, le pipi de bonne nuit, les pyjamas, la tournée des bisous et des câlins : « Bonne nuit ma princesse Caillou! Bonne nuit ma Bratz qui vole! Je vous aime! » (Ici, ne cherchez pas la logique... En autant qu'elles soient contentes, qu'elles se taisent et s'endorment, je suis prête à les appeler n'importe comment!) Après avoir nourri et ressorti le chien, je m'écroule littéralement dans mon fauteuil en cherchant la télécommande d'une main distraite. À ce moment, j'entends la porte s'ouvrir et je vois mon homme qui entre, frais et dispos, comme s'il revenait d'une marche de santé. Quant à moi, je jette un coup d'œil à mon chandail taché qui remonte sur ma bédaine grossissante... désespérant! Il m'embrasse quand même et va voir les filles qui dorment à présent comme des anges. Puis, il revient vers moi le sourire aux lèvres. « T'es belle! » « T'es soit fou, soit complètement aveugle mon amour... » « Non, je suis sérieux, t'es tellement belle enceinte! T'es sûre que tu veux t'arrêter après celui-ci? Tu sais, quatre, c'est un beau chiffre... » Ah non! Pitié!

Fruits et Passion

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