Les rouges sont en avance 5 à 3 sur les jaunes, l'équipe de Michel, le meilleur compteur de la ligue. Nous sommes à mi-chemin en troisième période de cette demi-finale âprement disputée. Avec neuf minutes à écouler au dernier tiers, Michel fonce seul à toute vitesse vers le filet adverse et reçoit une passe, cette fameuse passe qui changera à tout jamais le reste de sa vie.
Notre petite ligue de hockey s'appelle "La ligue des bons amis" et elle porte très bien son nom. Existant depuis environ 35 ans, cette ligue compte quatre équipes, totalisant 44 joueurs ou plutôt, 44 amis soudés les uns aux autres. Il est évident qu'au fil du temps, bien des noms ont changés, mais le but premier reste le même : s'amuser à notre sport préféré tout en côtoyant nos amis. Nous organisons également plusieurs petites soirées durant l'année, dont "l'ultime" à la fin de la saison. Depuis quelques années, nous nous donnons rendez-vous à l'Hôtel Mont-Gabriel pour une méga fête, où nous attendent un énorme buffet et un orchestre pour nous permettre de nous amuser au maximum. C'est en quelque sorte une façon pour nous, les gars de la ligue, de remercier nos épouses de nous laisser partir de la maison à tous les dimanches soirs. En plus de cette soirée, elles reçoivent toutes un joli cadeau. Avec le temps, les femmes ont appris à se connaître et des liens se sont tissés.
Cette saison qui s'achèvera dans deux semaines aura été, selon l'avis de plusieurs, l'une des plus belles. Des quatre équipes, il y en avait déjà une d'éliminée et une autre qui s'en allait en finale... la mienne. J'étais donc de ceux qui assistaient au match assis dans les estrades, avec plusieurs autres joueurs qui avaient, dans certains cas, amenés leurs enfants.
Michel capte la passe à la droite du gardien de but. Il est en pleine vitesse et à bout de bras lorsqu'il décoche son lancer. Le gardien parvient à arrêter la rondelle et en voulant reprendre son équilibre, Michel met son patin malencontreusement sur le bâton de son poursuivant. Un geste vraiment accidentel. Michel chute sur le dos et percute violemment la bande derrière le filet. Le son entendu a tellement été fort, qu'on aurait dit qu'une bombe avait explosé dans cet aréna de Ville St-Pierre. Après cette déflagration, un silence très pesant régnait. La femme de Michel, qui assistait à la rencontre avec son petit garçon de quatre ans, courait le long de la baie vitrée pour aller s'enquérir de l'état de son mari. Il était étendu de tout son long sur la patinoire. Les joueurs s'étaient tous agglutinés auprès de lui pour ensuite former un cercle. Nous avons immédiatement appelé une ambulance. Michel était conscient, mais ne sentait plus ses jambes. Nous essayions tant bien que mal de réconforter son épouse en lui disant qu'après un si violent choc, il était peut-être normal qu'il soit engourdi au niveau des jambes. Elle pleurait beaucoup, de même que plusieurs enfants dans les estrades. La scène était vraiment épouvantable. Lorsque les ambulanciers amenèrent Michel sur la civière, on aurait dit qu'ils étaient également partis avec cette atmosphère survoltée qui régnait dans cet aréna quelques minutes plus tôt.
Avec neuf minutes à jouer en troisième période, cette partie ne se termina jamais et la finale non plus, laissant les joueurs et la foule présente dans une inquiétude des plus.
Le lendemain matin, j'ai vite téléphoné à un responsable de ma ligue qui s'était rendu à l'hôpital pour veiller sur Magalie, la femme de Michel. Il n'avait vraiment pas de bonnes nouvelles à m'apprendre. Michel s'était cassé le dos en deux, sectionnant sur son passage la moelle épinière. Le verdict : mon chum Mike était désormais paraplégique. La nouvelle dans la ligue a eu l'effet d'une bombe. La même qui, la veille, avait explosé dans l'aréna. Des chutes comme celle-là, j'en ai vu des centaines dans mes matchs de hockey. Jamais, au grand jamais, je n'aurais imaginé un tel scénario.
C'est un cauchemar, je le vis comme si c'était arrivé à un membre de ma propre famille. Comme je l'ai mentionné plus tôt, c'est bel et bien vrai, nous formons une grande famille. Je n'arrête pas de penser à mon chum, mais aussi à Magalie et à leur petit Vincent de 4 ans. Cette même famille qui, quelques années auparavant, avait perdu un enfant dans un contexte tout aussi tragique. La guigne s'acharnait encore sur eux.
Sept jours après cette tragédie, nous nous sommes donné rendez-vous au restaurant dans une salle privée. Tous les membres de la ligue étaient présents, cela démontrait hors de tout doute notre solidarité pour Michel. C'était un genre de débriefing sur les récents événements. Un joueur de la ligue, qui est policier de profession, avait dû lui aussi par le passé suivre ce genre de thérapie collective avec son groupe suite à un violent choc émotionnel. Pour l'occasion, nous avions apporté un objet appartenant à Michel, son bâton de hockey. Chaque fois que quelqu'un voulait prendre la parole, il devait tenir le bâton dans ses mains afin d'obtenir son droit de parler. Je vous jure, des hommes ça pleure. Il y avait énormément d'émotion, le tout meublé par de vibrants témoignages, ainsi que plusieurs idées pour venir en aide financièrement à Michel et sa famille. Une campagne de levée de fond a été soulevée, par le biais de vente de bouteilles de vin, de même qu'un tournoi de golf, deux suggestions qui ont été retenues. Un entrepreneur de ma ligue a, quant à lui, lancé un projet de grande envergure. La famille de Michel ayant vendu et acheté une maison dans les jours suivants le tragique accident, l'adaptation complète de leur nouvelle demeure doit se faire pour qu'elle soit capable d'accueillir Michel dès sa sortie du centre de réadaptation prévue dans quelques semaines seulement.
Donc, Yves, l'entrepreneur en question, a sollicité l'appui de tous pour lui venir en aide dans son projet de réaménagement de la nouvelle maison. Étant donné la lenteur "tortuesque" et la paperasserie à n’en plus finir de notre beau système gouvernemental, il était hors de question d'attendre les bras croisés la venue du Messie. Les 43 joueurs de la Ligue des bons amis vont, en effet, se retrousser les manches et déployer la plus grande campagne de solidarité jamais vue, que même la CSN en serait rouge d'envie.
Se donner la main tous ensemble pour un projet aussi important que celui de Michel et peut-être faire en sorte qu'un jour d'autres familles éprouvées par des tragédies comme celle-là puissent bénéficier d'un appui immédiat de la part du gouvernement, et ainsi leur permettre de se concentrer sur leur réhabilitation, autant physique que psychologique. Nous voulons par le fait même, filmer le projet et attirer le regard sur la faiblesse de notre système.
Quelques jours suivant l'accident, je me suis rendu à l'hôpital pour rendre visite à mon chum. Tout ce que mes amis m'avaient raconté sur Michel, j'ai pu le constater. J'ai vite vu sa force de caractère. C'est même lui qui nous remontait le moral. J'avoue que les premières minutes en sa présence ont été très pénibles, du fait que j'étais très mal à l'aise. C'est un homme vraiment unique, il a toujours fait passer les autres avant lui, et même aujourd'hui, dans cette chambre d'hôpital, il avait l'air du gars qui est couché chez-lui sur son fauteuil, à paresser et à regarder une partie de hockey à la télé. Il m'a même demandé si j'allais bien et ce que je faisais de bon! J'avais envie de lui répondre " on s'en cal****-tu de moi!" Non mais, sérieux!! Michel est l'un des meilleurs athlètes que j'ai rencontré dans ma vie et sûrement le plus humble.
C'est donc en ce dimanche 27 mars 2011, avec neuf minutes à faire en troisième période, que le temps s'est arrêté pour ne plus jamais repartir. Pourquoi as-tu capté cette passe? Parce que tu es le meilleur et que les meilleurs sont toujours en avant des autres.
Bon courage à toi mon chum, à Magalie et à toi mon petit Vincent… Je vous aime beaucoup!













