La jasette

Une galerie près de chez vous

Ben oui, je l’avais vu venir! Ne me pensez pas folle au point d’avoir cru avoir du temps pour moi avec huit enfants  dans mes bagages! Ma cousine et moi avons eu, l’an dernier, un moment disons, d’égarement… Suite à un essai suffisamment fructueux d’une semaine en collectivité, nous nous étions exclamées en chœur : «Heille, ce serait chouette de partir deux semaines en camping avec notre gang l’an prochain!»

Gorgées d’espoir et d’innocence, nous avons  donc plié valises, parées que nous pensions être à toute éventualité. Nous avons pensé aux vêtements; il pouvait y avoir canicule, de la grêle, une tornade, nous étions prêtes! Nous avons apporté des jouets pour toute une colonie de vacances, des jeux de plage aux bricolages et ce, en quantités égales pour nos trois pépettes âgées de 4 à 5 ans… l’expérience! Nos chers ados ont accroché leurs vélos et raccroché leur PlayStation, une cure de désintoxication générale sur base semi-volontaire. Mais comme nous ne sommes pas totalement kamikazes, nous avons tout même autorisé l’utilisation de l’ordinateur portable, en cas de pluie seulement…

Au préalable, nous avons noté tous les spéciaux alimentaires pour familles format jumbo et prévu faire provision avant le grand jour pour ne plus avoir à sortir une fois arrivés au camping. Nous n’avons pas apporté une mais TROIS trousses de premiers soins, aucun bobo ne pouvait nous déstabiliser… Mal au cœur? Tiens, une Gravol! Tu perds tout ton sang? Tiens, un pansement magique! Piqûres de maringouin? Tiens, un peu d’After Bite! Tu as perdu ton bras? Ah! Pas de bras, pas de chocolat!

Nous savions que huit enfants de 4 à 16 ans, ce serait huit fois plus de décibels, huit fois plus de chicanes à résoudre, huit fois plus de sandwichs à préparer, huit fois plus de chance de manquer de lait, huit fois plus de visites à la SAQ (il faut bien décompresser un peu!). Ce que nous n’avions toutefois pas anticipé ce sont les effets de la cure sur nos ados, lesquels avaient tous forcément vieilli d’un an entre temps. Les réactions d’un ado en manque sont difficilement prévisibles. Pour notre compte, outre l’hygiène presque inexistante, les phrases en onomatopées version grizzli, les sempiternels appels à l’injustice et au favoritisme, coupés de leur source principale de plaisir virtuel, ils n’ont eu d’autres choix que d’user de leur imagination empoussiérée d’avoir si peu servi.

C’est là que, puisque comble de malheur le réseau WI-FI du camping ne fonctionnait qu’une fois sur douze, nos chers enfants ont inventé un jeu des plus éducatifs : dès qu’un membre de leur tribu pétait, il devait dans la seconde crierSafety, à défaut de quoi les autres avaient le droit de lui donner tour à tour un coup de poing sur l’épaule. Toutes nos activités, et j’inclus là les repas et les soirées au bord du feu, ont ainsi été ponctuées de :

—Heille, il a pris tout le restant de fromage!, s’insurge Numéro 8 à propos de Numéro 4.

—Safety! réplique Numéro 5.

—Numéro 5, pourrais-tu nous épargner au moins durant les repas?, s’exclame la mère de ce dernier.

—M’man, ils me frappent et j’ai même pas pété!, se plaint Numéro 4 à sa mère exacerbée.

—Oh! Vous et votre jeu à la c…

Et je vous épargne toutes les autres idées géniales de notre progéniture sur Métadone informatique. Nous qui pensions que, privés de leur drogue pendant deux semaines, ils arriveraient à se sevrer et nous, à nous reposer…

Je vous imagine là en train de lire ces lignes et je sens déjà poindre un petit jugement sur notre santé mentale… et a posteriori, je ne vous donne pas tout à fait tort! Deux semaines plus tard, nos grands amours se seront bien détendus, prêts à affronter le retour en classe et nous, plus éreintées que jamais, avons dû faire un détour à la pharmacie pour dénicher un anti-cernes en béton armé!

NB : En partant, ma cousine a une idée brillante : «Heille, et si j’achetais moi aussi une roulotte, peut-être que l’an prochain… » 


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