Les enfants, petits et grands!

Marie-Jeune et Marie-Soleil

Elles sont arrivées subitement, en duo s'il vous plaît, sans s'annoncer et sans présentation officielle. J'ai d'abord pensé qu'elles étaient les petites nouvelles à la garderie... ou les filles des voisins récemment emménagés. Rien à faire, nous avons dû, mon chum et moi, nous rendre à l'évidence, Marie-Jeune (je trouvais, d'ailleurs, que le directeur de l'état civil avait manqué une belle occasion d'intervenir) et Marie-Soleil sont toutes deux issues de l'imagination très (TRÈS) fertile de ma cocotte de trois ans.

« Marie-Soleil ne fait jamais ja-mais dodo », « C'est pas moi, c'est Marie-Jeune », « Maman, deux biscuits, un pour moi, un pour... » Devinez qui! Et la maman parfaite, elle ferait quoi avec les amies imaginaires de l'héritière? Je leur parle ou pas? Je ne vais quand même pas leur tenir la main pour traverser la rue!
Je la regarde faire un câlin au vide et je ne peux m'empêcher de m'inquiéter. Ça y est, elle s'est développée une alter ego parce qu'elle se sent seule depuis l'arrivée du bébé... Pire, elle ne sent pas assez écoutée et s'invente des oreilles bienveillantes. (Au fait, suis-je la seule à soupçonner qu'on nous injecte sournoisement une dose de culpabilité lors de l'accouchement?)
 
Fidèle à ma génération, je me précipite sur le net pour chercher conseils, mode d'emploi... et réconfort. Je tape : A-M-I- I-M-A-G-I-N-A-I-R-E. Bonne nouvelle, ça semble être normal. Fréquent même, surtout dans la période « œdipienne » du 3 à 5 ans dit-on. Mais le dilemme persiste. Je lui explique que ses nouvelles copines n'existent pas vraiment? Hors de question, mon cœur de mère m'en empêche. De toute façon, ce qui est vrai pour nous ne l'est pas nécessairement pour leurs trois pommes.

Perplexe, je décide de prendre le temps d'y réfléchir quand j'aperçois mon conjoint en train d'expliquer, le plus sérieusement du monde, au coussin du canapé (sur lequel est visiblement installée Marie-Soleil... ou est-ce l'autre?), qu'il est toujours mieux de demander la permission avant de faire une recette qui implique de l'eau et de la farine.
Et vlan! Comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Sans même se poser de question, il est entré tout naturellement dans son monde. Mieux, mon amoureux, qui n'a même pas pensé s'inquiéter de la chose, profite de la présence de Marie-Chose pour faire subtilement la leçon à notre fille. Brillant! Parce qu'à bien y penser, à trois ans, n'a-t-on pas l'âge de lancer ses bobos dans le ciel et de donner sa suce au roi lapin? Et quelle belle manière de découvrir le monde!
 
Peut-être parce qu'il suit davantage son instinct, mon chum a toujours eu le don d'entrer dans son monde d'une manière bien particulière. Je me souviens d'un après-midi d'été où nous sommes entrés dans au moins trois églises, à la recherche de la princesse du château. (Précisons que mon chum n'est ni croyant, ni pratiquant!) Et avec des yeux émerveillés, ma fille nous a rappelé combien les fresques des églises peuvent être impressionnantes, combien il est transcendant d'écouter un chœur chanter lorsque le son des voix résonne si haut. Après tout, nous aurons amplement le temps de lui expliquer plus tard qu'il ne s'agit pas d'un château, mais bien d'une église. Mais pour l'instant, ce qu'elle retient, c'est la beauté et la magie de cette sortie familiale impromptue.

Ma mère, dotée d'un « gros bon sens » hors du commun, déplore souvent qu'on demande aux enfants de vieillir trop vite. Qu'on devrait leur laisser le temps... d'être des enfants justement! Dans un monde tellement standardisé, aseptisé même, voilà que ma fille me rappelle qu'un peu de magie rend la vie tellement plus douce. Et ce monde imaginaire qu'elle se créé, tantôt pour se rassurer, tantôt pour s'amuser, est celui qui lui permet de développer doucement sa couleur, son essence.
 
Parce que c'est en lui laissant le droit de s'inventer des amies à trois ans qu'elle saura peut-être un jour peindre une toile, écrire une histoire ou créer un concept. Parce que les jeux en boîte, conçus pour « stimuler l'imagination », ne valent pas mieux que des adultes qui leur laissent croire qu'une église est un château.

J'ai donc décidé de laisser entrer Marie-Soleil et Marie-Jeune chez nous, jusqu'à ce que ma puce soit prête à les laisser aller! En attendant, prise au jeu, il m'arrive même de dresser la table avec un couvert de plus... Juste pour voir encore et encore, le sourire qu'elle m'offre en retour!

« Oh toi ma Rose, que personne n'ose, te couper dans ton élan, te cueillir avant le temps... »
-Florence K-




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