Il y a cinq ans, j’étais le théâtre d’un combat dont l’issue allait déterminer le reste de ma vie.
Dans le coin droit, arborant la ceinture de championne invaincue : « la fibre de l’homme libre ». Pesant 27 années de vie pour soi, elle est incontestablement dopée de décisions de dernière minute, de 5 à 7 bien arrosés, de lendemain de veille et de choix désinvoltes. Elle a l’assurance de celle qui ne connaît pas la défaite. De fait, ses faits d’armes sont nombreux et suffisent à faire trembler son adversaire.
Dans le coin gauche, l’aspirante : la « fibre paternelle ». Nouvelle venue, elle est pleine d’espoir et attendait le bon moment pour tenter sa chance. Elle a la détermination de celle qui se bat pour quelque chose de plus grand que soi.
Aux premières loges, les partisans sont nombreux. Du côté du champion, il y a « peur », qui se déplace toujours avec ses comparses « responsabilités » et « doutes ». Ils invectivent l’aspirant en lui balançant des platitudes qu’ils n’ont jamais pu tester eux-mêmes. Ils arborent le sourire niais des ignorants, mais réussissent tout de même à atteindre le subconscient de fibre paternelle.
Du côté de l’aspirant, les partisans sont silencieux, mais nombreux. Il y a notamment « bonheur ». Ancien partisan du champion en titre, il s’est lassé de ses recommencements et de son manque de substance. Il se range maintenant du côté du changement. Mais bonheur n’est pas un étourdi… il planifie. Il observe la progression de fibre paternelle depuis longtemps et attendait le juste moment, selon lui, pour changer son fusil d’épaule. Voilà qui est fait et il ne voit nulle part son ami « regret ». La mise est bonne, « fibre paternelle » est mûr.
Face à tous ces antagonistes, « liberté » ne sait plus de quel côté se ranger, elle ne sait plus. Pourtant, ne devrait-elle pas naturellement être séduite par le statu quo que représente le champion. Indécise, elle écoute en catimini les discours de chacun, emmagasine l’information et décide de s’asseoir dans une zone neutre, question de voir de quel côté penchera la balance. « Liberté » n’est pas inquiète, car elle a toujours su s’adapter aux nouveaux champions et aux changements de garde. Elle est de ceux qui viennent au match et qui repartiront satisfaits, peu importe l’issue de celui-ci.
Mais il y a d’autres spectateurs intéressés. Deux en particulier qui en sont à neuf rounds près d’acquérir le titre convoité de papi et de mamie. Sages, ils ne prennent pas parti, mais ont dans les yeux le sourire de celui qui en sait plus long que vous. L’expérience du combattant qui est déjà passé par là, mais qui laisse le dernier mot aux principaux intéressés.
La cloche sonne et annonce le début du combat. Les fibres bondissent, esquivent et frappent avec l’énergie de ceux qui ont conscience de mener le match de leur vie. Porté par sa confiance et son expérience, « fibre de l’homme libre » prend vite le dessus, mais c’est sans compter sur les ressources de « fibre paternelle ». Au milieu du combat, comme portée par un instinct primaire vieux de plusieurs siècles, « fibre paternelle » reprend le contrôle du combat et assène des coups qui porteront son adversaire à réfléchir deux fois plutôt qu’une.
La cloche finale sonne le glas d’un combat épique où les deux combattants auront chacun eu leur heure de gloire. C’est le moment d’en référer au grand arbitre. Celui qui scellera l’issue.
L’arbitre, c’est cette voix grave de l’annonceur maison que l’on ne voit pas, mais qui a dicté tant de décisions. C’est celui vers lequel on se tourne quand on a tout entendu, tout donné, tout commenté, tout discuté, tous analysé et tout soupesé.
Il y a cinq ans, au terme de ce combat, cet arbitre, mon arbitre, a rendu la meilleure décision de toute sa vie.
« Homme libre » fut défait. Aujourd’hui, on l’aperçoit parfois à la lueur d’un bar. Il semble serein et heureux d’avoir prit sa retraite. Quant au nouveau champion, il a couru rejoindre sa plus grande partisane, celle qui, dans l’ombre de cette foule, était son arme secrète, sa guide, sa force. Je n’ai pas besoin de la nommer, elle se reconnaîtra.
On dit qu’ensemble, ils vécurent heureux et eurent deux beaux enfants.
FIN












